ROMAN & NOUVELLES
thierry françois - Les Nouvelles
Layla
Layla hésita avant d'appuyer sur la sonnette. Elle se trouvait à l'entrée d'un immeuble assez cossu, le genre d'endroit où vivent les gens biens, ceux qui ne se soucient jamais des fins de mois difficiles et ne battent pas leurs femmes lorsqu'ils ont trop bu, le genre d'endroit également où, jamais de sa vie, elle n'aurait pensé mettre les pieds.
C'était autre chose que la banlieue où elle vivait.
Elle eut une légère inquiétude, car elle se souvenait ne pas avoir dit son prénom à la personne qu'elle avait eue au téléphone. En fait, la conversation n'avait durée que très peu de temps. Elle pouvait encore se la réciter pour vérifier qu'elle avait oublié l'essentiel.
- Bonjour Monsieur, je vous téléphone parce qu'une amie m'a dit que vous cherchez quelqu'un pour s'occuper de vous...
L'homme, à l'autre bout du fil, avait répondu d'un ton très sec :
- Non Mademoiselle, je n'ai pas besoin que l'on s'occupe de moi. Comme je suis vieux, et que je vis seul, je cherche quelqu'un disponible quelques heures par semaine pour faire mes courses et un peu de ménage dans mon appartement, vous vous sentez capable de faire ça ?
Layla, très intimidée, avait répondu : oui.
- Bon, très bien, alors passez chez moi demain à 15 heures. Soyez ponctuelle sinon ce n'est pas la peine de venir. Vous êtes libre à 15 heures je suppose ?
- Heu... oui, il n'y a pas de problème.
- Très bien, vous avez de quoi noter ? Je vais vous donner mon adresse.
Elle s'était dépêché de griffonner sur un bout de papier les informations qui lui étaient communiquées.
- Vous avez tout noter ? Alors à demain.
Il avait raccroché.
S'il est raciste, il va me jeter comme une malpropre. Peut-être que si je lui avais dit que je m'appelle Layla, il ne m'aurait pas dit de passer chez lui... Il s'attend sûrement à voir une vraie Française et il va voir une Arabe... Elle regarda sa montre, il était 14 h 55. Encore 5 minutes avant de se décider. Il lui sembla qu'elle n'avait pas le choix, il fallait absolument qu'elle trouve un moyen de gagner sa vie. Après tout, que risquait-elle ? Même si le vieillard ne veut pas d'elle, au moins elle aura tenté sa chance.
Et si ça marche ? S'il m'engage ? Cette éventualité lui sembla trop belle pour qu'elle puisse y croire, cependant, le fait d'y penser fit naître en elle un petit espoir. Sa vie avait été si bouleversée ses derniers temps que la perspective d'un rayon de soleil, aussi minime soit-il, lui apportait un véritable réconfort. Elle se sentit un peu plus de courage.
Pouvoir gagner sa vie, avoir de l'argent, ne plus dépendre de son père si autoritaire, être un peu plus libre de faire ce qu'elle veut. Ces idées la rendraient presque euphorique et fière d'elle. Je serais complètement indépendante et, si mes frères ne sont pas contents, ils iront se faire voir, se disait-elle. Elle déplorait que, dans sa famille, les garçons aient une si grande liberté alors que ses soeurs et elle n'en n'ont aucune. Pour sortir, il faut, à chaque fois, trouver de bons motifs. Ce n'est qu'à cette condition que sa mère lui donne son autorisation. Elle sort pour quelques heures et s'arrange toujours pour être à la maison à l'heure convenue. Son père ne doit jamais rien savoir, car il capable de terrible colère.
Lorsqu'elle avait entendu parlé de ce vieil homme qui cherchait quelqu'un pour faire son ménage et ses courses chaque semaine, elle avait sauté sur l'occasion et, bien que pour la plupart de ses amies, il s'agissait d'un travail trop peu gratifiant, Layla, faisant ce genre de travaux depuis des années dans sa famille, s'était dit qu'il serait facile de faire la même chose pour un vieillard en étant payé. Finalement le plus dur était l'entretien qu'elle allait avoir avec cet homme au caractère, lui semblait-il, si peu commode. Il faut que je soit forte. Je ne dois pas paraître trop intimidée sinon il va me prendre pour une conne. Pourtant, le hall de l'immeuble, tel qu'elle l'apercevait à travers des vitres éclatantes, suffisait déjà à l'intimider.
Le marbre était propre et froid. Les immenses plantes vertes, qui semblaient provenir de lointaines fôrets tropicales, ne suffisaient pas à rendre le lieu plus accueillant. La jeune fille se sentait vraiment à des milliers de kilomètres du H.L.M de banlieue, où elle avait vécue avec sa famille avant que son père n'achète un pavillon dans un autre banlieue plus "calme" comme il disait. Elle cherchait sur les murs un tag ou un graffiti, quelque chose de familier qui pourrait la mettre à son aise. En général, sur les murs qu'elle voyait, il y avait toujours un signe ou une marque quelconque. Dans sa ville, elle devenait capable de reconnaître, au premier coup d'oeil, quel artiste (puisqu'elle avait vu à la télé que ce sont aussi des artistes) s'était exprimé sur ce support.
Maintenant qu'elle se trouvait dans un lieu où les murs ne disaient rien, ne montraient rien, elle se sentait perdue. Tout d'un coup, une idée absurde lui traversa l'esprit. Et si ce vieux essayait de me violer... ? Peut-être qu'il n'a besoin de personne pour travailler chez lui. Il cherche juste à faire venir des filles pour les violer. Elle ouvrit précipitamment son sac pour vérifier que sa bombe lacrymogène s'y trouvait bien. Lorsqu'elle la trouva, elle fit en sorte qu'elle soit à portée rapide de la main.
- On ne sait jamais, dit-elle ensuite de vive voix.
Elle marqua une pause puis se décida à appuyer sur le bouton à côté duquel se trouvait inscrit le nom de l'homme qui lui avait donné rendez-vous. Il était 15 heures précise.
Elle reconnu la voix qu'elle avait entendu au téléphone.
- Prenez l'ascenseur, je vous attends au troisième étage.
La porte vitrée émis un son étrange qui signifiait qu'elle s'était ouverte. Layla n'eut qu'à la pousser pour pénétrer dans le hall de l'immeuble. Elle fut impressionnée par l'aspect austère du marbre et l'odeur de neuf ou de propreté qui lui emplissait les narines. Des grands miroirs lui renvoyaient son image de la tête au pied. Elle vit une formidable rangée de boites aux lettres. Aucune n'était fracturée. Son regard s'arrêta également aux plantes vertes et elle découvrit avec déception qu'elles étaient fausses. Au fond du hall, elle prit un ascenseur qui lui sembla un véritable vaisseau spatial, elle s'étonna que des rafraîchissements ne lui soient pas proposés. En tout cas, une agréable voix féminine lui annonça la fin du voyage en indiquant l'étage qu'elle avait atteint.
L'homme devait avoir une soixantaine d'années. Il était grand et mince. Il lui tendit la main.
- Bonjour Mademoiselle, vous avez trouvé facilement ?
- Oui, c'était très facile.
- En tout cas je vois que vous êtes tout à fait ponctuelle, comment vous appelez-vous ?
- Layla
- Parfait, alors Layla venez par ici je vais vous montrer où je vis.
Il la fit entrer dans un grand salon. Layla fut très impréssionnée. Elle ressorti de cet appartement après quelques minutes. L'homme l'avait engagée. Elle travailla pour lui pendant 3 mois avant de lui annoncer qu'elle ne pouvait pas continuer. Son père lui avait interdit de travailler.